“Un anneau pour les rassembler tous…” Mais d’où vient le mariage ?

Des robes immaculées, des bijoux, des costards et des nœuds papillon… comme tous les ans depuis 1987, le Salon du mariage s’ouvre à Paris. Mais quittons un instant les froufrous pour mieux s’interroger sur leurs origines : de quand date le mariage et comment a-t-il évolué ?

Huit kilomètres carrés et plus de deux cent exposants, depuis les photographes spécialisés jusqu’aux fleuristes en passant par les restaurateurs et les décorateurs… le Salon du mariage ouvre ses portes. Comme tous les ans, Porte de Versailles, c’est l’ébullition commercio-maritale. Ici, nous vous proposons de prendre un peu de champ, le temps de s’interroger sur les origines de cette union conjugale : d’abord rituel dans l’Antiquité, le mariage devient véritablement contractuel lors du Concile de Trente en 1545, lorsqu’apparaissent les premiers registres.

En octobre 2009, La Fabrique de l’histoire partait justement sur les traces du mariage durant l’Antiquité, le Moyen Âge et l’Ancien Régime, en compagnie de trois historiens.

A l’époque romaine : se marier pour assurer le salut durable de la société

La civilisation romaine accordait beaucoup plus d’importance à la femme que les civilisations précédentes, commençait par rappeler Catherine Salles au micro d’Emmanuel Laurentin. La spécialiste inaugurait l’émission en convoquant la formule du mariage à Rome, “Ubi tu Gaius, ibi ego Gaia” (“Là où toi tu es, Gaius, moi je suis, Gaia“) :

Il y a une équivalence entre Gaius, le mari, et “Gaia”, la femme. […] Dans le cas du mariage, l’importance de la femme se montre dans le fait qu’elle reste indépendante de son mari : elle garde sa dot, elle peut prendre l’initiative du divorce, ce qui est quand même exceptionnel…

Mais il s’agit tout de même de nuancer cette vision toute féministe du mariage dans la civilisation romaine : dans Les Nuits Attiques (IIe siècle), le grammairien Aulu-Gelle rapportait ces propos d’un censeur du premier siècle avant Jésus-Christ, Metellus Macedonicus : “Si nous pouvions vivre sans épouse, citoyens, tous nous nous passerions de ce désagrément, mais puisque la nature nous les a léguées dans des conditions telles qu’on ne puisse vivre ni assez agréablement avec elles, ni en aucune façon sans elles, il faut songer au salut durable de la société.“ C’est dans ce souci de perpétuation que le droit romain accorde une grande importance à la famille : il fixe la façon dont se contractent les unions avec une autre famille, et dont est propagée la lignée. Le Digeste, recueil de toutes les lois ayant existé à Rome et datant de la fin de l’Empire, en témoigne, comme le relate Catherine Salles :

Nous avons des dizaines et des dizaines de formules sur le mariage. Il faut absolument étudier tous les cas : si le mari est à l’étranger, qu’il épouse une autre femme à l’étranger, laquelle sera la femme véritable, lequel des enfants va hériter de la fortune du père ? Etc. Tous les cas ont été passés en revue, et ça va servir de base à toute la juridiction européenne du mariage. 

Et ce, même si le droit romain est fluctuant et peut être modifié à loisir par les empereurs… Au premier siècle, Claude ne s’en privera pas, pouvoir se marier à sa nièce Agrippine, il rédigera un texte de loi pour pallier l’interdit d’inceste.

Une cérémonie avec un voile nuptial et un anneau

Et qu’en était-il de la cérémonie du mariage ? Elle n’avait rien à envier à la nôtre aujourd’hui : anneau, voile, symbolique… tout était déjà là !

Je te supplie, par cette main droite que voici, et par ton génie et par ta fidélité, je te conjure de ne pas écarter de toi cette jeune fille. Si elle t’a été dévouée en toute chose, je te donne à elle pour mari, pour ami, pour tuteur, pour père.” C’est donc par la main droite que passait le serment, comme le décrivait Terence dans L’Andrienne. Main qui, dans toutes les civilisations, prenait le pas sur la main gauche. C’est ce qu’expliquait la spécialiste des civilisations antiques Catherine Salles :

Ça peut paraître injuste mais c’est comme ça. La “sinistra”, en latin, “la main gauche”, c’est celle de mauvais augure. Donc on jure, et c’est un serment qui est fait généralement devant les dieux, par conséquent on ne peut pas le rompre. En fait, on peut, mais il faut absolument qu’il y ait cet aspect à la fois religieux et juridique..

Le voile nuptial date aussi de cette époque-là : de couleur orange pour symboliser la joie et la prospérité, il était appelé “le flammeum”. L’époux attendait sa promise dans l’atrium, où il lui faisait don de l’eau et du feu, symboles de la vie, de la famille, et de la complémentarité entre féminin et masculin.

Le rituel de l’anneau n’a lui non plus pas attendu le christianisme, comme le relatait enfin la spécialiste de l’Antiquité :

Dès le début du mariage romain on passe un anneau au doigt de la main gauche, parce que d’après la croyance populaire, il y avait un nerf qui partait du doigt gauche et qui allait jusqu’au cœur, donc l’anneau, en quelque sorte, sanctifiait cela.

A l’époque, la cérémonie des noces durait longtemps. Elle se déroulait dans un premier temps dans la maison de la femme, qui était ensuite “enlevée”, comme une Sabine, et emmenée dans la maison du mari, dont on lui faisait franchir le seuil en la soulevant afin qu’elle ne trébuche pas. Quant à la mère de la mariée, on attendait d’elle qu’elle pleure, ou qu’elle mime des larmes. Catherine Salles :

Ça vaut pour toutes les sociétés de l’Antiquité, et peut être même les plus récentes : le mariage entraîne une rupture dans la vie de la jeune fille qui passe d’une famille à une autre, et dans sa vie personnelle : de vierge elle devient femme. Mais les dieux ne sont pas d’accord avec les ruptures, donc on va essayer de trouver tous les moyens pour les apaiser durant cette cérémonie.

Les Pères de l’Eglise se demandent comment christianiser le mariage

L’avènement du christianisme changea d’abord assez peu de choses à la donne maritale. Les règles de l’Empire romain se perpétuent, à une exception près : pour les chrétiens, le mariage est indissoluble, alors que les romains divorçaient fréquemment, sans états d’âme. Catherine Salles :

Les chrétiens mettent en avant l’indissolubilité du mariage, comme Jésus l’avait dit, mais en ce qui concerne la législation il n’y aura pas de modification. Les cérémonies continuent, mais il est probable qu’il y avait une prière au Dieu chrétien, et non pas païen.

C’est au Moyen Âge que d’autres traditions, importées par les peuples d’origine germanique – qui ont un tout autre rapport à l’alliance homme/femme -, viennent chambouler un peu le paysage du mariage en Europe. Mais à peine, comme l’expliquait Charles de la Roncière, professeur émérite à l’Université d’Aix-en-Provence, également invité dans cette émission : “Il reste une population chrétienne extrêmement majoritaire, où les rites romano-chrétiens se sont préservées. La dynamique germanique des traditions matrimoniales finit par l’emporter dans une partie de l’Europe jusqu’à l’époque carolingienne, mais il y a une résistance au sud de la tradition romaine.

Les Pères de l’Eglise se posent de multiples questions… Comment faire disparaître la pratique de rapt de la fiancée, venue du monde germanique ? Comment bannir les mariages consanguins ? Saint-Augustin, le “docteur du mariage chrétien”, résume leurs réflexions en élaborant une conception du mariage chrétien en trois piliers : le “proles”(la fécondité, destinée à augmenter le nombre de croyant), le “fides” (la fidélité conjugale) et le “sacramentum” (le sacrement).

Aux VIe, VIIe et VIIIe siècles, l’Eglise continue de christianiser le mariage. Elle le fait entre autres par l’intermédiaire des pénitentiels : distribués aux clercs et aux laïcs, ces recueils de fautes tracent les contours de ce qui est, ou non, un bon mariage. Une ligne de conduite qui se cristallise ensuite dans des décisions venant de Rome, ou de conciles locaux (regroupement d’évêques en province), comme le raconte encore Charles de la Roncière :

Les pénitentiels légifèrent plutôt sur l’usage du mariage, la sexualité, tandis que les mesures qui sont prises par la suite légifèrent sur l’organisation du mariage : le contrat de mariage, ce qu’il doit être sur le plan légal.

Pour éviter qu’une personne se remarie discrètement : les registres de mariage

C’est seulement au XIIe siècle que le mariage chrétien devient plus indissoluble que jamais puisqu’il est dorénavant et officiellement un sacrement (un signe sacré destiné à produire ou augmenter la grâce) aux côtés de l’Eucharistie, de la pénitence et du baptême. C’est ce que stipule un décret du pape Lucien III “contre les hérétiques”, daté de 1184. Même si… “le mariage était déjà de manière latente dans cette situation”, estime Charles de Roncière.

Enfin, en 1563, le concile de Trente définit parfaitement les règles du mariage, comme l’analysait la troisième invitée de cette émission, la spécialiste de l’Ancien Régime Sabine, Melchior-Bonnet :

Avant, il suffisait d’une promesse de futur, ou parole de présent, avec consommation, pour qu’un couple se déclare marié. Comme c’était secret, il y avait un témoin, quelquefois un moine ou un prêtre de passage qu’on ne revoyait jamais, les enfants pouvaient se marier sans le consentement de leurs parents. Parfois, et même souvent, ces mariages tournaient mal : comme il n’y avait pas encore de registre où l’on écrivait que le mariage avait bien eu lieu, on voyait les hommes partir et se marier une seconde fois. Mais à partir du Concile de Trente, il faut que ce soit publié trois dimanches de suite, que le mariage soit célébré devant le curé de la paroisse, que les mariés habitent depuis au moins six mois dans la paroisse, qu’il y ait consentement des parents quand les enfants sont mineurs – et en France l’homme n’est majeur qu’à trente ans – sans quoi l’enfant est exclu de la succession. Il y a donc une publicité qui fait partie de la solennité du mariage et, ce qui est très important, le registre : on passe d’un mariage oral à un mariage écrit.

Enfin, pour que le mariage échappe en partie à la mainmise religieuse et tombe dans l’escarcelle républicaine, il faut attendre la Révolution française, lorsque la théophilanthropie devient la seule religion acceptée par l’Etat. Le mariage civil est instauré par la loi du 20 septembre 1792 : enregistré en mairie, il devient le seul mariage valable aux yeux de la loi. La dernière évolution en France date de 2013, avec l’ouverture du mariage aux couples de même sexe.

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